Protéger santé, emplois et revenus

09 Déc 2020

(Article par dans le dernier numéro de Services publics.)

En novembre, le nombre des morts dues au Covid-19 a atteint des records. Les mesures sanitaires qui s’imposent doivent s’accompagner de protections renforcées pour les salarié-e-s et les petits indépendants.

Le 22 novembre, seuls douze pays au monde connaissaient une situation plus catastrophique que la Suisse en termes de décès dus au Covid-19 [1]. Les causes et les responsabilités de ce désastre restent à établir. Il apparaît cependant déjà que la privatisation partielle du système hospitalier et l’absence de mesures sanitaires sérieuses au niveau national empêchent de sauver des vies.

LE MARCHÉ OU LA VIE. La contre-réforme du système de financement et de planification hospitaliers a un double objectif: transformer le secteur en marché et favoriser les actionnaires des cliniques privées. Le service public est mis en concurrence avec le privé, dont les coûts sont plus bas puisqu’il n’a pas la mission de soigner tout le monde en dernier recours. Cela se traduit par des fermetures de lits et réduit la capacité des hôpitaux à faire face à la pandémie. Malgré cette tragique réalité, le Conseil fédéral veut approfondir la marchandisation du système hospitalier.

MESURES SANITAIRES ET SOCIALES. Il est inacceptable que la deuxième vague frappe la population sans que des mesures suffisantes soient prises. Ces mesures sanitaires doivent comporter un volet social: il ne faut plus qu’elles signifient pour beaucoup la perte de leur gagne-pain !

Des initiatives s’imposent donc pour protéger les salarié-e-s, les revenus des ménages et l’emploi.

POUR UN DROIT DE RETRAIT. Le droit de retrait décidé par le Conseil fédéral au printemps – puis annulé en été – devrait être remis en vigueur: les salarié-e-s vulnérables constatant un risque de contamination et un plan de protection insuffisant doivent pouvoir refuser de travailler. La force d’un tel dispositif réside dans le fait que le choix incombe aux salarié-e-s concerné-e-s, et non au patron. En l’absence de contrôle sérieux des entreprises, le droit de retrait est l’instrument de protection le plus efficace. Il doit s’accompagner d’une protection contre les licenciements de représailles, sur le modèle de la protection prévue dans la Loi sur l’égalité entre femmes et hommes.

ÉTENDRE LES OUTILS EXISTANTS. Pour préserver les revenus des ménages, il s’agit de maintenir le chômage partiel et l’extension du droit à l’allocation pour perte de gain (APG) aux indépendant-e-s. Ces outils doivent être étendus à toutes et tous les salariés touchés par la crise, y compris les précaires (CDD, intérimaires, etc.). Les délais cadres de cotisation et d’indemnisation doivent aussi tenir compte des difficultés à trouver un travail – et donc à cotiser pour accéder aux indemnités de l’assurance chômage (AC). Celles-ci doivent couvrir 100% du revenu, jusqu’à concurrence du salaire médian.

Pour financer cette mesure, une cotisation de solidarité pourrait être prélevée sur les personnes non-assujetties à l’AC – notamment les indépendant-e-s qui, pour bénéficier du cadeau fiscal concocté par l’ex conseiller fédéral (PLR) Hans-Rudolf Merz (la deuxième réforme de la fiscalité des entreprises), perçoivent leurs revenus sous forme de dividendes. Il faut aussi déplafonner la cotisation au chômage au-delà de 148 200 francs annuels.

Les entreprises aidées doivent s’engager à ne pas verser de dividendes – ce qui est déjà le cas aujourd’hui. Elles doivent aussi renoncer aux licenciements, sauf risque de faillite.

QUI DOIT PAYER ? Comment financer les coûts nécessaires pour sauver des vies et protéger les revenus de la population ? La Confédération a la possibilité de lever un impôt sur le revenu. Il est donc possible de prélever une tranche d’impôt supplémentaire sur les hauts revenus. 

Les milieux immobiliers, peu touchés par la crise, réalisent des profits gigantesques depuis vingt ans. Dans les cantons, un supplément d’impôt sur la fortune immobilière pourrait donc être prélevé, en fixant un seuil qui épargne les personnes dont la fortune se limite à la propriété de leur logement. 

À défaut, l’assainissement des finances publiques se fera par des ajustements sur les budgets, donc en coupant dans les prestations à la population.

[1] NZZ du 24 novembre 2020, “Das tödliche Zögern im Oktober – in der Schweiz sterben zurzeit mehr Menschen an Covid-19 als in den meisten anderen Ländern”.


TAPIS ROUGE MÉDIATIQUE POUR LES CLINIQUES

En Suisse, les groupes de cliniques privées – notamment Hirslanden et Swiss Medical Network (SMN), les deux plus importants – sont puissants et ont le soutien de nombreux politiciens et médias. 

Une anecdote à ce propos. Le 25 novembre, la RTS interviewait longuement – et sans contradicteur – Antoine Hubert, le patron du deuxième groupe de cliniques privées du pays (SMN). 

M. Hubert est un homme d’affaires qui a commencé sa carrière dans l’immobilier et ne dispose d’aucune compétence épidémiologique. Cela ne l’a pas empêché d’expliquer doctement sur les ondes publiques: qu’il est un adepte de la solution suédoise; que les mesures sanitaires sont inapplicables dans un pays libre et démocratique; que la quarantaine en cas de symptômes Covid est une erreur; que les patient-e-s auraient dû être soigné-e-s par les médecins de famille. Bref, l’OMS n’a qu’à bien se tenir.

Sur Forum, l’émission radiophonique phare de la RTS, il semble ainsi que le crédit scientifique se mesure au portefeuille… et au carnet d’adresses. Raymond Loretan, ancien secrétaire général du PDC (qui vient de se transformer en Le Centre) et ancien président de la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR, qui exploite la RTS) est l’actuel vice-président du groupe de cliniques dont Antoine Hubert est actionnaire. 

À la fin de l’interview sur Forum, on comprend que M. Hubert reproche surtout aux autorités sanitaires d’avoir interdit les opérations électives – touchant ainsi à ses propres intérêts. Pandémie ou pas, le business doit bien continuer. CD